A B C

sticker-lettre-abc.jpgIl était une fois, aux temps très lointains de nos ancêtres
communs,   deux   enfants   qui   s’aimaient.   A   cette   époque
l’humanité était nomade et balbutiante. Les hommes et les
femmes   n’étaient   pas   très   causants   mais   ils
communiquaient   entre   eux.   Quand   ils   avaient   quelque
chose à se dire, ils dessinaient sur les parois des grottes,
des   cavernes,   des   montagnes   ou   des   rochers.   Leurs
dessins étaient clairs, explicites.
Par   exemple   pour   se   prévenir   les   uns   les   autres   qu’un
troupeau de bisons arrivait, ils dessinaient des bisons.
Tout le monde comprenait ! On allait pouvoir manger, se
vêtir,   se   chauffer !   Grâce   aux   peintures   rupestres   les
informations circulaient entre les groupes, tout un chacun
pouvait émettre et recevoir des messages. C’était comme
cela qu’on était au courant de la marche du monde. C’était
ainsi   que   les   hommes,   malgré   les   distances   qui   les
séparaient, étaient reliés entre eux. Malgré leur difficulté à
parler nos aïeux avaient trouvé le moyen de faire circuler la
parole.
Nos deux enfants qui s’aimaient s’étaient rencontrés lors du
grand rassemblement de toutes les tribus du Sud. Ils étaient
venus là avec leurs parents pour célébrer la fin du Grand
Froid. Parmi tous les garçons qui dansaient et chantaient le
retour du Disque de Chaleur elle le vit et sut que c’était lui.
Parmi toutes les filles qui dansaient et chantaient à la gloire
du Grand Astre d’Or il la vit et sut que c’était elle… Ils se
virent,   ils   s’aimèrent.   C’était   inexplicable,   c’était   encore
indicible mais c’était ainsi.
Ils   n’étaient   pas   de   la   même   tribu   et   lorsqu’à   la   fin   des
festivités ils se séparèrent ils se promirent de se laisser des
messages partout où ils passeraient et n’avaient plus qu’une
hâte : se revoir . Je vous laisse deviner ce qu’ils pouvaient
bien   dessiner   pour   se   dire   «   je   t’aime,   je   t’adore,   je
m’ennuie   sans   toi,   vivement   le   prochain   rassemblement !
Moi aussi je t’aime, je ne pense qu’à toi jour et nuit. » Enfin
vous voyez, toutes ces choses que tous les amoureux de
tous les   mondes, de toutes les époques se disaient, se
disent, se diront … C’était simple, naïf même. Tous ceux et
celles   qui   voyaient   leurs   traces     pouvaient   lire   et
comprendre   ce   que   nos   tourtereaux   se   promettaient.
Chacun, chacune y allait de son commentaire en grognant :
« S’aimer ? Jamais entendu parler de ça ! »
« S’aimer toute la vie ! Mais qu’est ce que ça veut dire ? »
« Quelle drôle d’idée ! Ah ! Ces jeunes qu’est ce qu’ils ne
vont pas inventer ! »
Plus   le   temps   passait,   plus   leur   attachement   prenait   de
l’ampleur.   Plus   l’éloignement   durait,   plus   la   passion
croissait.   Le   manque   devenait   intolérable,   insupportable.
Les   dessins   eux   s’enrichissaient….   Je   vous   laisse   à
nouveau deviner :
«  Je te veux ! Tu me manques trop ! Je te fais des bisous
partout partout ! Moi aussi ! … » Enfin ,vous voyez bien…
Les   images   devenaient   de   plus   en   plus   osées,   elles
choquèrent les anciens.  Les Sages de toutes les tribus du
Sud durent tenir un conseil extraordinaire :
– Qu’est ce que ces deux là nous font encore comme
bêtise ?
–  Il faut faire cesser cet échange !
–  On n’a jamais vu ça !
– Depuis quand les mâles et les femelles s’aimeraient­
ils ?
– Quelle   effrayante   inconnue   que   ce   sentiment   qui
semble lier ces deux petits !
– C’est une nouvelle maladie !
–  Ils risquent de contaminer les autres !
– Il faut leur interdire d’écrire !
–  Mais qu’est ce qui leur arrive ?
– Pourquoi se disent­-ils tout cela ?
– Ils sont devenus fous !
–  Pourquoi n’avons­ nous jamais attrapé ce mal ?
– C’est   vraiment   impossible   à   comprendre   et   cela
pourrait   être   dangereux   pour   notre   survie   ,   je
demande   au   Conseil   de   dire   aux   parents   de   faire
cesser cela !
C’était   la   première   fois   qu’on   parlait   tant !   Une   vraie
révolution ! Pas un de tous les membres du Grand Conseil
des Anciens ne sut voir que le premier sentiment du monde
était né . Il fut interdit à nos deux amoureux de se laisser
des messages.
Au   Grand   Rassemblement   suivant   les   deux   enfants   se
retrouvèrent. Comme ils étaient heureux de se revoir, de se
sentir, de se toucher, de se goûter à nouveau, d’entendre la
voix   de   l’autre !   Leur   joie   était   assombrie   par   leur   future
séparation qui aurait lieu dans quelques jours à la fin de la
Grand Fête. Avant de se quitter ils décidèrent de passer
chaque   moment   ensemble   à   tracer   des   signes   qui   ne
ressembleraient   à   rien   mais   qu’eux   seuls   pourraient
comprendre,  des  symboles  qui     leur   permettraient   de   se
laisser   des   messages   que   personne   d’autre   qu’eux   ne
pourrait lire. Leur tendresse devait rester secrète, il en allait
de   sa   survie.   Malgré   l’interdit   parental   ils   pourraient
continuer ainsi à se parler d’amour. Ils tracèrent des traits,
des lignes, des ronds, des carrés, des obliques.
Pour chaque tracé ils se mirent d’accord sur la signification.
A , je t’aime mon amour. B, bisous partout, C, chéri je te fais
mille caresses . C’est ainsi que l’alphabet est né. Plus tard,
beaucoup plus tard,on appellerait ces signes des lettres …
Au début ils n’eurent besoin que de trois signes   puis peu à
peu   ils   éprouvèrent   des   sensations   nouvelles   qui   leur   fit
découvrir   le   F   de   frissons   puis   le   L   de   lèvres   et   plein
d’autres qui leur permettaient de se déclarer leur flamme …
Un jour, enfin, ils furent assez grands ! On les maria. Ils
firent beaucoup d’enfants  à qui ils apprirent leur langage
secret.   Leurs   descendants   se   le   transmirent   puis,   selon
leurs besoins, leurs priorités, le firent évoluer. Ils fondèrent
de   nouvelles   familles   qui   s’implantèrent   partout   dans   le
Grand   Univers.   Chaque   région   du   Vaste   Monde   était
particulière, il n’y avait pas des grottes partout.
C’est   pour   cela   qu’ils   prirent   d’autres   supports,   qu’ils
utilisèrent d’autres outils pour se laisser des messages.
Certains d’entre eux combinèrent les signes entre eux car
plus la vie sur terre devenait compliquée plus le code se
complexifiait. Une des tribus descendante des créateurs du
code se fit marchande, elle avait besoin de symboles pour
noter   ses   échanges,   compter   ses   richesses.   Elle   inventa
d’autres signes qu’elle nomma chiffres.  Elle utilisait de plus
en plus cette nouvelle trouvaille jusqu’à en oublier le sens
du code originel …
Cette tribu est devenue  très puissante de nos jours …
Il m’arrive souvent de penser à ces deux enfants des temps
reculés, les premiers amoureux du monde. Je suis certaine
qu’ils   seraient   trop   tristes   de   voir   cette   évolution   de   leur
merveilleuse  invention  qui  servait à dire l’amour, la joie, le
bonheur   d’être   ensemble.     Je   suis   persuadée   qu’ils   ne
seraient pas fiers de ces enfants terribles qui ont inventé  le
E d’économie ou le G de guerre. Ils seraient même furieux à
mon avis s’ils apprenaient que le A d’amour s’est changé en
argent , que le B de baiser est devenu le B de banque et
que le C de câlin s’est transformé en C de capital.
Chaque fois que je ferme les yeux je les vois, main dans la
main, traçant sur les parois du monde le A de amour et le
P de paix.

FIN

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