Paul Krugman sur François Hollande

Le texte ci dessous est une traduction partielle d’un article de Paul Krugman paru dans le New York Times du 28 Août. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Paul Krugman est prix Nobel d’Economie. Sous le titre « the Fall of France »  il remet les pendules à l’heure par rapport aux idées reçues sur l’inéluctabilité de la politique économique de Valls-I et II, et pose le problème comme politique avant tout. Face au déferlement médiatique sur le « suicide de la gauche » (Libé d’aujourd’hui, et les autres), c’est bien utile.

La chute de la France

François Hollande, le président de la France depuis 2012, aurait pu créer la surprise. Il a été élu sur la promesse de se détourner de la politique d’austérité qui ont tué la brève et insuffisante reprise économique européenne. Comme la justification intellectuelle de ces politiques était faible et allait bientôt s’effondrer, il aurait pu conduire un bloc de nations exigent un changement de cap. Mais cela ne devait pas être. Une fois en poste, M. Hollande a plié rapidement, cédant complètement à la demande pour encore plus d’austérité.

Qu’il ne soit pas dit, cependant, qu’il est tout à fait mou. Plus tôt cette semaine, il a pris des mesures décisives, mais, hélas, pas sur la politique économique, même si les conséquences désastreuses de l’austérité européenne deviennent de plus en plus évidentes au fil des mois, et même si Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, appelle à une changement de cap. Non, toute la force de M. Hollande s’est axée sur la purge des membres de son gouvernement qui osent remettre en question sa soumission à Berlin et Bruxelles. 

C’est un spectacle remarquable. Pour l’apprécier pleinement, cependant, vous devez comprendre deux choses. Premièrement, l’Europe, dans son ensemble, est en grande difficulté. Deuxièmement, cependant, dans ce schéma global de catastrophe, la performance de la France est bien meilleure que vous ne pourriez le deviner à partir de medias. La France n’est pas la Grèce; elle n’est pas même l’Italie. Mais elle se laisse intimider comme s’il s’agissait d’un cas désespéré.

Sur l’Europe : comme les États-Unis, la zone euro a commencé à se remettre de la crise financière vers la mi-2009. Mais après l’éclatement d’une crise de la dette en 2010, certains pays européens ont été contraints, comme condition pour obtenir des prêts, à réduire sévèrement la dépense publique et à augmenter les impôts des ménages salariés. Pendant ce temps, l’Allemagne et d’autres pays créanciers n’ont rien fait pour compenser la pression à la baisse, et la Banque centrale européenne, contrairement à la Réserve fédérale ou la Banque d’Angleterre, n’a pas pris des mesures extraordinaires pour stimuler les dépenses privées. En conséquence, la reprise européenne est passée au point mort en 2011, et n’a jamais vraiment redémarré.

À ce stade, l’Europe fait pire que ce qu’elle a fait à un stade comparable de la Grande Dépression. Et cela peut encore empirer, car l’Europe montre tous les signes d’un piège déflationniste à la japonaise.

Comment la France s’inscrit-elle dans ce paysage ? Les médias dépeignent systématiquement l’économie française comme un gâchis dysfonctionnel, paralysé par des impôts élevés et la réglementation gouvernementale. Alors, ça vous fait un choc quand vous regardez les chiffres réels, qui ne correspondent pas du tout à cette histoire. La France n’a pas brillé depuis 2008 – en particulier, elle a pris du retard en Allemagne – mais la croissance global de son PIB global est bien meilleure que la moyenne européenne, au dessus non seulement des économies en difficulté d’Europe du Sud, mais des pays créanciers comme les Pays-Bas. L’emploi français n’est pas très mauvais. En fait, le taux d’emploi de la tranche d’âge adulte non senior est bien meilleur en France qu’aux Etats-Unis.

La situation de la France ne semble pas non plus particulièrement fragile. Elle n’a pas un déficit commercial important, et peut emprunter à des taux d’intérêt historiquement bas.

Pourquoi, alors, la France obtient-elle une mauvaise presse? Il est difficile d’échapper à la suspicion que c’est politique : la France a un gouvernement fort et un état providence généreux, ce que l’idéologie du marché dit conduire à la catastrophe économique. Donc la catastrophe est ce qui sera rapporté, même si ce n’est pas ce que disent les chiffres.

Et M. Hollande, même s’il conduit le Parti Socialiste de France, semble croire cette calomnie motivée par l’idéologie. Pire, il est tombé dans un cercle vicieux dans lequel les politiques d’austérité provoquent le décrochage de la croissance, et ce décrochage est considéré comme une preuve que la France a besoin d’encore plus d’austérité.

C’est une histoire très triste, et pas seulement pour la France.

Dans l’immédiat, l’économie de l’Europe est dans une situation désespérée. M. Draghi, je crois, comprend à quel point les choses sont mal engagées. Mais la banque centrale ne peut pas tout, et, en tout cas, a une marge de manœuvre limitée si les dirigeants élus ne sont pas prêts à contester l’orthodoxie de la monnaie forte et de l’équilibre budgétaire. Pendant ce temps, l’Allemagne est incorrigible. Sa réponse officielle au tourbillon en France était une déclaration que «il n’y a pas de contradiction entre la consolidation et la croissance » – c’est à dire que malgré l’expérience des quatre dernières années, elle croit toujours que l’austérité est expansionniste.

L’Europe a donc désespérément besoin que le chef d’une grande économie – une qui n’est pas dans un état lamentable – se lève et dise que l’austérité est en train de tuer les perspectives économiques du continent. M. Hollande aurait pu et dû être ce leader, mais il n’est pas.

Et si l’économie européenne continue à stagner ou pire, que deviendra le projet européen – l’effort à long terme pour assurer la paix et la démocratie par une prospérité partagée? En faisant échouer la France, M. Hollande fait aussi échouer l’Europe dans son ensemble – et personne ne sait jusqu’où cela peut mener.

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2 réflexions sur “Paul Krugman sur François Hollande

  1. Chers Amis du PG,

    En matière d’économie, on dit « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». L’économie est une science humaine et pas une science dure comme l’école anglo-saxonne la laisse entendre, par une motivation plus idéologique qu’issue du raisonnement.

    Au plaisir de vous lire !
    Rosebud

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