Intervention Commémoration 17 octobre 1961 (2019)

Je viens tout juste d’avoir 30 ans.

Je suis née tout juste un mois avant la chute du Mur de Berlin. Moi je l’ai vu entre les bras de mon père qui me donnait le biberon. Il regardait les gens traverser enfin librement cette frontière à la télévision.

Je n’ai pas connu une certaine forme du monde que beaucoup ont vu se dérouler au cours de leur vie : je n’ai pas connu la guerre froide, encore moins la guerre d’Algérie. Je suis de cette génération.

Mais j’ai bien conscience que les lumières du passé éclairent toujours l’instant présent.

Oui, j’ai 30 ans, et j’assiste à une commémoration pour un évènement, un massacre, qui a eu lieu il y a maintenant 58 ans. Presque le double de mon âge.

C’est une drôle de projection dans le passé, puisque cela peut paraître loin… Mais c’est pourtant si proche. Parce que les lumières du passé éclairent toujours l’instant présent. Et que, pour moi, cela fait presque partie de l’Histoire avec un grand « H ».

Je ne peux pas être ici sans parler de ces balles qu’on a tiré sur la foule, de toutes ces personnes qui ont perdu la vie ce jour-là, peut-être même des gens qui avaient mon âge, et à qui on disait, comme on me le dit à moi, qu’ils avaient toute la vie devant eux.

Je me souviens aussi qu’à l’âge de 8 ans, un certain Maurice Papon a été condamné pour complicité de crime contre l’humanité pour d’autres faits, d’autres victimes. Parce que les lumières du passé éclairent toujours l’instant présent. Ce même Maurice Papon qui a ordonné ce mois d’octobre 1961 d’agir brutalement aux forces de police, aux agents de l’Etat. Sans que ce qui s’est déroulé ce jour-là, et les jours qui ont suivis, ne soit reconnu. Ne soit identifié et reconnu pour ce qu’il est : un bain de sang.

Situation incroyable dans un pays qui place la liberté, l’égalité et la fraternité sur le fronton de ses mairies. Des gens qui manifestaient pacifiquement pour obtenir le droit à être un peuple libre… Un peuple ne peut-il donc pas demander son droit à la souveraineté ? Un peuple ne peut-il pas demander à avoir des droits ?

Ne peut-on lui répondre que par la répression ?

C’est comme ça qu’avait répondu la Vème République et ses agents. Et comme les lumières du passé éclairent toujours l’instant présent, c’est encore de cette manière que répond la Vème République à ceux qui se battent pour la dignité, pour la justice, pour la reconnaissance de l’histoire qui nous traverse. C’est ainsi de cette manière que répond la Vème République aux proches d’Adama Traoré, aux gilets jaunes qui aspirent à vivre décemment, ou encore aux nouvelles générations qui se mobilisent pour l’avenir de la planète.

De la même manière, c’est aussi de cette façon que dans leur propre pays, les algériens d’aujourd’hui sont réprimés alors qu’ils ne demandaient que le droit d’exprimer leur pleine et entière souveraineté sur leur destinée. C’est la jeunesse qui se présente en première ligne. C’est la jeunesse qui s’oppose au monde post-colonialiste qui lui a été imposé. C’est la jeunesse qui se dresse face à une gérontocratie autoritaire, une jeunesse qui ne demande qu’à vivre dignement et à avoir un avenir qui ne rime pas avec souvenir.

Les temps changent, et parce que la lumière du passé éclaire les instants du présent, des évolutions, des révolutions émergent. Peut-être même prendront-elles leur essor dans le futur.

La révolution est un temps de recherche de la vérité, un moment de défiance contre une république qui parle de démocratie en s’appuyant sur des mensonges et des dissimulations.

Etablir la vérité, la reconnaissance de ce crime d’Etat, c’est nous amener toutes et tous ensemble, vers le chemin de l’égalité, et soigner les séquelles liées à la guerre d’Algérie que sont notamment le racisme et l’islamophobie. Soigner ces séquelles qui donnent lieu à des violences récurrentes, et parfois même d’origine policières. C’est nous amener vers la justice.

C’est la vérité qui nous amène sur le chemin de la justice. Et sans justice et sans vérité, il n’y a ni paix ni démocratie. Les révolutions d’aujourd’hui parlent d’égalité, de reconnaissance et de justice comme elles ne l’ont plus fait depuis bien longtemps.

Je suis née alors que s’éteignait Kateb Yacine et ses mots qui cherchaient cette même dignité, cette même justice. Je suis de la génération suivante, celle qui a hérité de ces mots. Je vous les réadresse, ou plutôt je nous les réadresse : « vas-tu parler ? vas-tu te taire ? ».

Les générations qui viennent semblent bien décidées à parler, et nos révolutions semblent bien décidées à agir. Les lumières du passé éclairent toujours l’instant présent, et il est temps de faire vivre l’avenir, notre avenir en commun.

Car comme le disait Bergson : « Le futur n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire », ce que nous allons construire. Ensemble.