La pire violence…

… c’est celle qu’on ne voit pas.

A l’hôpital, la violence, c’est quand un patient appelle et qu’aucun des soignants n’a le temps d’aller répondre à ses demandes, c’est galérer par manque de gants, c’est ne plus voir les tâches qui s’enchaînent, c’est s’entendre dire qu’on peut faire la toilette d’un patient très dépendant en 6 min, c’est créer des pailles avec des tubulures, c’est se débrouiller pour manipuler et réparer des fauteuils roulants inadaptés qui ont plus d’années au compteur que nous, c’est tenir la main de gens qui meurent dans un couloir… c’est vivre tout cela au quotidien.

C’est notre quotidien depuis des années. Les personnels sont usés, fatigués… Ils sont venus dans ces murs pour soulager, faire du bien, et ils passent leur temps à courir après le matériel et le temps, au service des patients.

Ce quotidien, c’est une violence qu’on ne voit pas.

Les « patients », ce sont des gens. Des vrais gens. Des gens qui souffrent, qui ont une vie, une famille, des amis et des proches qui les aiment, des représentations de la vie et du monde, des désirs, de la colère, de la tristesse… C’est vous, c’est moi, c’est nous. Et les personnels soignants sont là pour nous aider.

Ces gens qu’on appelle « les personnels soignants », ce sont eux aussi de vraies personnes. Avec leurs affects, leurs souffrances, leurs colères, leurs émotions, leurs envies, une famille, des enfants, des parents, des peurs… Ils sont là pour la plupart parce qu’ils ont eu envie de faire du bien. D’ailleurs, quand on dit « eux », on devrait dire « elles » : nous sommes une majorité de femmes. Est-ce pour cette raison que nous sommes si mal payées ?

Faire mal alors qu’on voudrait faire du bien, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est notre quotidien.

Farida est l’une d’entre nous. Pendant cette crise, elle a suivi les ordres qu’on avait reçu : « nous sommes en guerre ». Alors, on a déployé tous les moyens qu’on avait à notre disposition. On s’est serré les coudes, on a pleuré, on a soutenu les collègues qu’on faisait revenir plusieurs week-ends de suite. On a soutenu Farida quand elle a pleuré elle aussi.

Mener la « guerre » alors qu’on est déjà traitées comme des serpillères, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est devenu notre quotidien.

On a voulu nous donner une médaille. Mais une médaille, ça ne paie pas ton loyer, ça ne paie pas la nourriture que tu donnes à tes enfants, ça ne paie pas la facture d’électricité… Dites, à quoi ça sert une médaille ?

Donner aux gens des choses dont ils n’ont que faire pour ne pas discuter, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est notre quotidien.

Un jour, on s’est levées, et on est allé faire vibrer la rue de notre colère. Farida a crié plus fort que nous. Elle n’a pas compris pourquoi on avait donné tant d’argent pour acheter des armes de guerre qu’on exhibait devant nous. Sous sa blouse blanche, sa colère était noire.

Feindre ne pas entendre la colère, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est notre quotidien.

Plus près de nous, à Villejuif, il y a l’Institut Médico-Educatif  Dr Louis le Guillant, où les conditions de travail empêchent les soignants et les éducateurs d’accomplir un travail de qualité auprès de jeunes porteurs de handicap. Pour eux aussi, l’important, c’est de prendre soin, d’accompagner, de faire grandir. Mais leur Directeur Général n’en a que faire. Ce qui compte, c’est de faire sonner le tiroir-caisse.

Parce que maintenant, à l’hôpital comme dans les structures médico-sociales, il ne s’agit plus pour nous de vous soigner, mais de faire de l’activité.

Faire de l’activité, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est notre quotidien.

Un jour, le président Emmanuel Macron nous explique que « La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte. » Et, là, on est revenu, la boucle est bouclée, de nouveau, la pandémie à peine « maîtrisée », il faut refaire de l’activité.

Donner des injonctions contradictoires, c’est une violence qu’on ne voit pas. C’est notre quotidien.

C’est une violence dont les médias ne parlent pas, ou alors avec une pudique méfiance. On parle Ségur, on montre des images de Véran, on rappelle à demi-mot que l’hôpital exprime son désarroi depuis des années et que les urgences sont en grève depuis plus d’un an… Après, ils viendront faire l’apologie de LVMH qui nous a fait du gel hydroalcoolique pendant la crise, ou encore Mondelez qui nous sert un petit beurre avec écrit « Merci beaucoup ». Ce sera la « note positive » du jour. Bravo, bravo braves gens, il est 20h, applaudissez.

Applaudir les soignants sans vraiment les soutenir, c’est une violence qu’on ne voit pas.

Pendant ce temps, la pandémie progresse dans le monde, mais ça n’a pas d’importance. Vite, appuyons sur le bouton « reprise », dépêchons-nous de « travailler plus », et nous les soignants, retournons vite à nos tableurs « produire de l’activité ». Vite-vite.

Faire comme si la pandémie avait disparu, c’est faire abstraction du monde entier, c’est une violence qu’on ne voit pas.

Faisons une pause.

Ouvrons les yeux.

Et regardons, enfin, cette violence.

Que voulons-nous ?

Prendre soin de nous ? Prendre soin du monde ? Ou alors nous faire violence, encore et encore ?

Soyons raisonnables, soyons réalistes : nous faire violence nous mène à notre perte…

Prendre soin, un projet d’avenir vers un monde désirable ? En attendant la 2ème vague…

Une soignante qui a la rage